Chiffres du chômage : « Il y a 5 millions de chômeurs et non pas 3 »

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Chiffres du chômage : « Il y a 5 millions de chômeurs et non pas 3 »

Message par Opaline le Dim 27 Sep 2015 - 10:12

Pour Stéphane Jugnot, statisticien et chercheur, mettre systématiquement en avant les chômeurs de catégorie A masque la gravité des faits et entrave l'action publique. En réalité, fin août, il y avait 5,421 millions de demandeurs d'emploi toutes catégories confondues.
Baptême du feu pour Myriam El Khomri, la nouvelle ministre du travail. Les chiffres du chômage pour le mois d'août viennent de tomber et ils ne sont pas bons. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], il y aurait 20 000 chômeurs de catégorie A de plus (c'est-à-dire des personnes n'ayant pas du tout travaillé le mois passé), ce qui porte le total à 3 571 600 demandeurs d'emplois. Si l'on ajoute les chômeurs de catégorie B et C (ayant une activité réduite, courte ou longue, mais restant inscrits), on atteint 5,421 millions de personnes. Il s'agit d'une hausse de 0,6 % par rapport à juillet et de 4,6 % en un an.
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Demandeurs d'emploi inscrits en fin de mois à
Pôle emploi en catégorie A. © Dares/Pôle emploi.
Cette manière de présenter les chiffres du chômage est celle communément admise par les médias. Certains, aux formats raccourcis comme les journaux télévisés ou la radio, se contentent même d'un chiffre, le premier donné et souligné par le ministère du travail, celui des catégories A. Stéphane Jugnot est chercheur associé à l’Ires (Institut de recherche économique et sociale). Il a également travaillé à la Dares et au Cerec (Centre d’études et de recherche sur les qualifications) à Marseille. Il estime que cette manière de présenter les choses fausse notre vision d'un chômage de masse, et entrave l'action publique. Entretien.

Les ministres du travail successifs sont régulièrement accusés de jouer sur les chiffres pour convaincre qu’ils agissent contre le chômage. Mais selon vous, le problème est plus profond...
Stéphane Jugnot. Alors il faut être clair : on ne cache pas les chiffres. Mais leur médiatisation, du communiqué de presse ministériel aux choix graphiques de certains tableaux, fait que, spontanément, les gens mettent en avant la seule catégorie A, plutôt que les catégories A, B, C. Et c’est un problème. La catégorie A est capitale, elle représente ceux qui n’ont pas du tout travaillé pendant le mois, mais elle occulte un million et demi de demandeurs d’emploi qui sont inscrits, qui sont suivis par Pôle emploi et peuvent éventuellement bénéficier d’aides des pouvoirs publics.
Ce n’est donc pas simplement une « histoire de chiffres » mais bien un problème d’appréhension de ce que représente le chômage en France ?
Ce que je dis, c’est que quand on martèle mois après mois le chiffre des catégories A, on met dans les têtes un ordre de grandeur qui est de 3 millions de demandeurs d’emplois. Or ils ne sont pas 3 millions, mais 5 ! Donc, quand vous vous posez la question des moyens alloués à Pôle emploi, des politiques à mener, des indemnisations à verser, ce n’est pas la même chose.
Avez-vous des exemples, de ce que cela peut induire en termes de politiques publiques, d’avoir en tête le chiffre de trois millions plutôt que celui de cinq ?
Avant que l’ANPE ne devienne Pôle emploi, j’ai par exemple constaté que des membres du cabinet du ministre du travail étaient surpris d’apprendre que l’on pouvait être inscrit à l’ANPE sans être indemnisé [c’est le cas d’un inscrit sur deux - ndlr]. Et je pense que s’ils avaient cette idée en tête, c’était à force de penser que trois millions d’inscrits à l’ANPE, cela voulait dire trois millions d’indemnisés. Grosse surprise ! Sur le fond, je ne pense pas qu’on puisse faire de bonnes politiques en mettant en avant de mauvais indicateurs. Après, il y a aussi un code de bonne pratique au niveau européen : la règle, c’est de donner des chiffres pertinents et clairs. Entretenir une confusion entre les demandeurs d’emploi de catégorie A et le chômage au sens du Bureau international du travail, c’est le contraire de la clarté. Ce n’est pas pertinent pour comprendre la conjoncture, ni pour suivre l’activité de Pôle emploi. Pour moi, ce qui se passe sur les statistiques de Pôle emploi, c’est comme si le ministère de la justice ne donnait, dans ses statistiques sur le nombre de prisonniers, que le nombre de personnes définitivement condamnées parce qu’il y a la présomption d’innocence... Pour le coup, la surpopulation des prisons disparaîtrait d’un coup !
Il n’y a pas de volonté délibérée de masquer la vérité ? 
Je pense plutôt qu’on est dans un système où les politiques considèrent les statistiques davantage comme un outil de communication que comme un moyen pour les aider à faire une bonne gouvernance, prendre des décisions à partir des bons constats. C’est vrai dans d’autres domaines. On est plus dans la communication que dans l’action. Et le chiffre devient un outil de communication. Je ne pense pas qu’ils se posent la question de savoir si cet indicateur est bon ou pas pour éclairer le débat public, mais plutôt comment je vais gérer en communication le fait que je vais passer de trois à cinq millions…
(Voir cet extrait d'Envoyé spécial sur les chiffres du chômage et leur appréciation par Michel Sapin, ancien ministre du travail).
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Le chiffrage dit aussi des choses sur ce qu'est un emploi : forcément pérenne, en CDI ?
De fait, quand on a créé la catégorie A, on a laissé entendre que ce qui était important était l’obtention d’un CDI à temps plein. Or, en ne mettant pas en avant les autres catégories lorsque l’on fait état des chiffres du chômage, on tient le discours qu’un emploi ça peut être quelqu’un qui travaille une heure par mois ou par semaine. Cela suffit à sortir des radars. Mais ce n’est pas cohérent avec les politiques publiques, ou avec les règles européennes, qui disent que les personnes doivent viser en termes d’emploi décent soit un CDI, soit un CDD d’au moins six mois.
N’y a-t-il pas cependant un biais à confondre dans une même masse la personne qui a travaillé dix heures par mois et celle qui n’a pas travaillé du tout ?
Vous pouvez très bien dire qu’il y a 5 millions de demandeurs d’emploi, dont 1,5 million ayant eu un petit boulot dans le mois. Parce que la réalité des gens qui se considèrent demandeurs d’emploi, ce sont les cinq millions, ce ne sont pas les trois millions dont on nous rebat les oreilles. Tout ça vient du fait que dans les années 1990, à la suite des économistes, on a commencé à dire qu’il fallait que les demandeurs d’emploi aient un petit boulot pour qu’ils ne s’éloignent pas trop du marché du travail. Et donc maintenant, on leur dit que comme ils ont un petit boulot, en fait, ils n’ont pas de problème. Implicitement, c’est ça le message.
Cela dit, tous les chiffres détaillés sont en ligne sur le site de la Dares, mois après mois...
Oui, tout y est, mais c’est elle qui choisit de faire tel ou tel tableau, de mettre des graphiques, du « gras », c’est elle qui fait le communiqué de presse, structuré en parlant d’abord des A puis des autres. Ces choix-là, c'est la Dares qui les fait.
N’y a-t-il pas aussi une responsabilité des médias, et donc de nous-mêmes journalistes, dans la manière de communiquer sur ces chiffres ?
Puisqu’il y a tous les chiffres, et que les chiffres sont dans le communiqué, si les médias prenaient l’habitude de mettre en avant le chiffre de la 5e ligne plutôt que celui de la 1re, à la longue, il y aurait une transformation.
Ce n’est pas le cas ?
Non, car le journaliste se dit qu’il n'est pas plus compétent qu’un service ministériel indépendant ! Qui ne le fait pas, lui, systématiquement. 
Mais ce chiffre de cinq millions (les ABC), on le voit non ?
Oui, parce que la plupart des journaux donnent les deux, le A et le ABC. Mais quand il faut faire un titre, ou une courbe dans le 20 H, et que le ministre donne un chiffre, ce sont les catégories A qui sont évoquées, pas les ABC… Donc, oui, les médias ont aussi un rôle à jouer.

On présente aussi d’abord les chiffres pour la France « métropolitaine », donc sans l’outre-mer… C’est anecdotique selon vous ?
Ce refus d’intégrer les données de l’outre-mer au chiffre global affiché est un mystère. Je comprends que la Polynésie soit un outre-mer qu’on n’intègre pas, mais il y a des départements français dans le lot. Ils ont le même statut, sont régis par les mêmes politiques publiques, bénéficient des mêmes lois de financement, pourquoi ne rentrent-ils pas dans le calcul ? Au niveau européen, quand les statistiques sont publiées, ce ne sont pas celles de la France « sauf…» ! Les parlementaires eux-mêmes ont demandé que la statistique des demandeurs d’emploi intègre l’outre-mer et qu’on ne fasse plus cette distinction.
La mise en exergue du chômage des jeunes vous paraît-elle légitime ?
Le focus sur le chômage des jeunes ne me semble pas crucial. Pour aller vite, je pense même qu’il n’y a pas un problème de « chômage des jeunes », mais bien un problème de chômage des jeunes non-diplômés. Et à force de parler toujours de la catégorie jeune en général, on occulte le vrai problème qui est qu’un jeune sur six sort chaque année de la formation initiale sans diplôme. Et par conséquent, ça induit un débat un peu saugrenu sur le développement de l’apprentissage dans l’enseignement supérieur par exemple, et dans les grandes écoles, pour des gens qui n’ont pas de gros problèmes d’insertion. Ceux qui ont du mal, ce sont les non-diplômés, les CAP, etc.
La publication mensuelle est-elle un choix pertinent ?
Je pense qu’il y a trop de publications conjoncturelles. Ce n’est pas forcément le choix de la statistique publique, beaucoup de ces publications sont imposées par l’Europe. Mais on ne facilite pas la mise en œuvre de politiques publiques en entretenant une sorte d’écume, un chiffre qui sort tous les trimestres… Le rythme de la publication est totalement déconnecté du rythme de l’action publique. On ne peut pas demander au pouvoir politique de réagir à chaque inflexion mensuelle du chiffre du chômage. De plus, toutes ces analyses, c’est autant de temps et d’argent qu’on ne met pas en analyses structurelles. Au bout du compte, ce sont moins de moyens pour approfondir les causes de ces réalités.
Le problème, plus global, est-il l’accès à la statistique française ?
Je me contenterais de dire que cette publication met à l’épreuve les instances et les personnes chargées de la déontologie et de l’indépendance de la statistique publique.
Quelles sont vos propositions pour changer la donne ?
Que ce soient les catégories ABC qui soient systématiquement mises en avant, qu’on utilise des termes moins techno et qu’on dise simplement les « demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi ». Demandez aux gens dans la rue, demandez à un demandeur d’emploi s'il est A, B, ou C, et vous verrez… Il ne saura pas et ne comprendra même pas le sens de la question.

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